Sarkozy/Juppé: «À lui le parti, à moi l’opinion!» edit

17 juin 2015

« Il a le parti, moi pour l’instant j’ai l’opinion ! » Le propos d’Alain Juppé comparant sa situation à celle de Nicolas Sarkozy a frappé les esprits. C’est en effet le cœur de beaucoup des batailles présidentielles passées qui se trouve ramassé dans cette formule – batailles qui ont d’ailleurs, faut-il le rappeler, presque toujours tourné en faveur du parti. C’est l’affrontement Mitterrand / Rocard de la pré-présidentielle de 1981. D’une autre façon, c’est la bataille Chirac / Barre de la présidentielle de 1988. C’est bien sûr, et parlant si fort aux deux protagonistes d’aujourd’hui, la guerre Chirac / Balladur de la présidentielle de 1995, qu’a évoquée sans élégance excessive Nicolas Sarkozy pour répondre à son rival.

Dans le passé, la détention du parti a constitué un atout majeur des victoires présidentielles. Mais la mise en place de primaires constitue un élément nouveau susceptible de changer la donne. Jusque-là les électeurs avaient certes le droit d’élire le président de la République mais pas celui de choisir le candidat de leur tendance politique. Parfois même on aboutissait à une sorte de carte forcée qui laissait la part belle aux états-majors politiques et au jeu de parti. L’innovation fondamentale de la primaire réside dans ce droit nouveau donné à l’électeur de choisir son candidat, transformant l’élection présidentielle à deux tours voulue par le général de Gaulle en une élection à trois tours. Excusez du peu ! Dans le cas d’un pouvoir impopulaire, la primaire fait même office de tour décisif. En arbitrant le duel Hollande / Aubry au profit du député de Tulle, les deux millions huit cent mille électeurs qui sont venus voter en octobre 2011 ont joué un rôle majeur dans la décision des trente-cinq millions qui le 6 mai 2012 ont préféré à une courte majorité François Hollande à Nicolas Sarkozy.

Avec la primaire, être chef de parti reste-t-il un atout majeur ? À coup sûr le poste confère encore beaucoup d’avantages. Il permet d’orienter le débat politique, ce que fait Nicolas Sarkozy en sa qualité de chef de l’opposition, de le façonner en choisissant les thèmes mis en avant, de construire, si on le décide, une certaine radicalité des positions qui, le jour venu, pèsera sur le corps électoral qui participera à la primaire. Ne serait-ce qu’en augmentant le nombre de participants par un discours rassembleur ou en cherchant à l’orienter par un discours brutal et clivant. Être chef de parti, c’est aussi le pouvoir de distribuer des places et de s’assurer des fidélités. Quand Nicolas Sarkozy choisit Christian Estrosi pour conduire la liste du parti des Républicains en PACA, il est peu probable qu’il le fasse sans s’assurer du soutien du puissant maire de Nice dans le scrutin de novembre 2016. Être chef du grand parti d’opposition face à un pouvoir impopulaire permet de cueillir à son profit les victoires aux élections intermédiaires. Le succès des départementales a remis en selle Nicolas Sarkozy, celui, plus que probable, aux régionales de décembre sera à nouveau mis à son profit.

Être chef de parti présente beaucoup d’atouts mais n’est pas sans risque. Car le poste donne bien souvent à son chef une image dure, sectaire, repliée sur ses seuls supporters. Sur ce plan il est vrai que Nicolas Sarkozy avait des prédispositions. Et aujourd’hui seuls 35 % des Français ont une bonne opinion de lui et 72 % ne souhaitent pas qu’il soit candidat à la prochaine élection présidentielle ! À l’opposé, Alain Juppé est désormais la personnalité politique la plus populaire auprès des Français. De quoi espérer transformer l’essai lors de la primaire.

Pour y réussir, on peut penser que le pari d’Alain Juppé est double. Il lui faut à la fois être un homme de parti et un homme au-dessus des partis. Être identifié au principal parti d’opposition pour ne pas devenir un diviseur ou un marginal. Mais être aussi sacralisé comme le sage dont la place est naturellement au-dessus de la mêlée. De ce point de vue, les sifflets des militants présents au congrès fondateur, pour pénibles qu’ils lui aient été, sont de nature à renforcer son image d’indépendance du cercle étroit du parti. Le second point du pari est que le corps électoral qui viendra voter à la primaire dès lors qu’il sera assez nombreux -au moins deux, voire trois millions d’électeurs- noiera le public des militants-supporters et sera à l’image des douze à treize millions d’électeurs qui dans les grands scrutins sont comptabilisés dans la droite et le centre. Sur cette base, Alain Juppé scrute les sondages devenus ses meilleurs amis.

Le pari de Nicolas Sarkozy est tout autre. Pour lui, les deux à trois millions d’électeurs qui viendront participer à la primaire ne forment pas, malgré leur nombre, un sous-échantillon représentatif de l’ensemble des électeurs de la droite et du centre. Ils en constitueront bien plutôt un front avancé, plus combatif, plus oppositionnel aux socialistes, plus dur idéologiquement. Bref un électorat naturellement plus sarkozyste que juppéiste. À ces raisonnements, on objectera que la primaire socialiste de 2011 n’a nullement conduit à une sur-représentation des fractions radicalisées dans l’électorat venu aux urnes et qu’au contraire François Hollande perçu comme plus au centre-gauche que Martine Aubry, elle-même d’ailleurs chef du parti, l’a nettement emporté. Observons cependant que le tropisme de l’électorat socialiste le conduit assez naturellement vers le centre-gauche quand le tropisme des électeurs de droite les conduit plus à droite encore, surtout sur les sujets de société et les valeurs qu’aime tant à agiter Nicolas Sarkozy. Bref, la direction du parti reste un atout et l’opinion publique ne forme pas un tout indistinct et statique. Bien au contraire, elle se subdivise, se façonne et se mobilise

Force enfin est de constater qu’il existe aujourd’hui une entente objective entre Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen. Oh bien sûr, aucun accord explicite, chacun pensant devoir affronter l’autre en 2017 dans un combat sans merci. Mais pour la présidente du Front national, le leader du parti des Républicains est un repoussoir idéal avec le rappel constant d’un quinquennat aux promesses d’améliorations si peu tenues et à l’accusation d’une droite si vigoureuse en paroles et si pusillanime en actes. À la présidentielle de 2017, affronter une personnalité différente et nouvelle – et aussi incroyable que cela puisse paraître Alain Juppé apparaîtrait ainsi, comme y était parvenu François Mitterrand en 1981, comme un homo novus – serait plus difficile.

Et parallèlement pour le leader du parti des Républicains, la force du Front national le sert. Elle interdit à tout autre leader de droite, et en particulier à Juppé, de quitter le parti et de refuser la primaire pour se présenter directement devant les Français. Avec un Front national si fort, il n’y a pas place pour deux grands candidats de la droite au premier tour de la présidentielle. Ce qui signifie aussi que Nicolas Sarkozy a autant besoin que ses concurrents d’une primaire franche et irréprochable. Enfin, la force du Front national sert de justification à un discours de radicalisation qui, affirme-t-on volontiers, a pour objectif « d’aller chercher » les électeurs séduits par Marine Le Pen et que la droite voudrait reconquérir. Ce discours servi à satiété vise à rechercher une alternance radicale et à valoriser une opposition dure plutôt qu’une alternance soucieuse de rassemblement et la recherche d’une identité heureuse. Avez-vous aimé jadis suivre les grandes batailles de la droite ? Si oui, vous devriez adorer le combat Sarkozy / Juppé qui s’annonce.