Aglietta, Artus: regards croisés sur les futurs de l’euro edit

8 mars 2017

60 ans après le Traité de Rome et 25 ans après Maastricht il n’est plus question que de la polycrise européenne. Brexit, crise des migrants, risques de Grexit, d’Italexit et maintenant de Frexit, la crise européenne se développe et les essais sur les voies du rebond ou à tout le moins de préservation de l’acquis se multiplient. Parmi les ouvrages et essais récemment publiés en France deux méritent l’attention. Le premier publié par un spécialiste de l’intégration monétaire, Michel Aglietta (avec Nicolas Leron), fait un pas de côté et affirme que la refondation démocratique plus que les raffinements de l’UEM ou de l’UB est la condition sine qua non de la survie de l’entreprise européenne. De la part de celui qui avait analysé très tôt les erreurs de design de Maastricht, l’incomplétude de l’euro et les erreurs de la gestion de crise, le propos peut surprendre mais la démarche mérite d’être connue. L’autre, Patrick Artus (avec Marie-Paule Virard), économiste mainstream, avocat constant de l’euro avoue que si c’était à refaire… il faudrait éviter cette colossale erreur. Mais comme on ne peut se jeter d’un avion en vol, comme dirait Jean-Pierre Chevènement, il convient d’assurer la survie de l’Eurozone en attendant des temps meilleurs. De la part de celui qui avec tant d’autres avait dénoncé les illusions de la souveraineté monétaire française passée, dépeint les promesses de l’intégration européenne et du partage du rôle de monnaie de réserve de l’euro aux côtés du dollar, on peut là aussi s’étonner du bilan dressé et de la minceur des ambitions.

Commençons par Aglietta et Leron[1]. Pourquoi le « double déficit démocratique » est-il une menace mortelle pour l’euro ?

Pour nos auteurs, les dimensions conjoncturelles et contextuelles de l’interminable crise de la zone euro et notamment la gestion de la crise financière venue des États-Unis depuis 2007, les faiblesses structurelles de l’édifice de Maastricht comme l’absence de puissance publique au niveau européen, et l’incomplétude de l’Eurosystème (absence de PDR et d’UB) jouent un rôle certain dans le marasme actuel. Mais la crise du système démocratique européen tant au niveau fédéral que national est au cœur de la crise car c’est l’anémie politique du cœur de l’Eurozone qui libère les autoritarismes réactifs nationaux avec au total un phénomène de politisation négative. L’absence d’un véritable cadre d’action démocratique européen et la dévitalisation de la souveraineté nationale par les décisions européennes sont la source du mal européen. Le budget européen devient alors le point de départ de la refondation démocratique européenne car il est au cœur des processus parlementaires de levée de l’impôt, il contribue à forger un exécutif et à terme à mutualiser la dette.

Reprenons le raisonnement pas à pas.

Globalisation et européanisation ont brisé l’ordre international qui favorisait le progrès social et donc le compromis politique d’après-guerre : la perte de souveraineté au niveau national s’est opérée au profit du marché et sans reconstitution au niveau européen. De plus l’intégrisme de marché l’a de fait emporté avec l’intégration au marché de la puissance publique qu’est la monnaie ! L’UE instituée à Maastricht est une Europe puissance publique boîteuse car elle a la monnaie mais pas le budget, de plus la BCE n’est devenue prêteur en dernier ressort qu’à la faveur de la crise. Aujourd’hui les nations délèguent des compétences à une entité commune c’est-à-dire une puissance publique qui n’est pas souveraine.

Depuis l’introduction de l’euro, ajoutent Aglietta et Leron, l’Union a sous-performé, elle a favorisé une hétérogénéité croissante des trajectoires économiques, des performances en matière de productivité et favorisé une mauvaise allocation des capitaux. Là où on attendait un développement de la productivité et de la compétitivité du fait de la baisse des taux et de la libre circulation des capitaux, on a eu explosion soit des dépenses publiques en Grèce soit un financement des activités rentières comme l’immobilier en Espagne en Grèce et au Portugal et on a pu constater que la finance n’est pas efficace, qu’elle accentue la divergence au lieu de favoriser la convergence. Il manque donc une puissance publique qui construise une économie cohérente et commune, il faut une politique industrielle alors que le droit européen la détruit, il faut refonder la démocratie européenne par le budget. L’Europe qui a été à la base des révolutions industrielles du passé est mûre pour l’immense enjeu de l’écologisation de l’économie, l’Europe peut être leader de la nouvelle industrie fondée sur les réseaux. Aujourd’hui le budget européen n’est pas un budget, le Parlement n’est pas un Parlement et nous procédons régulièrement à de fausses élections. Seul un budget significatif de l’ordre de 3,5% du PIB, financé par un impôt prélevé sur les contribuables européens, voté par un Parlement composé de représentants des nations qui aura débattu des politiques publiques à mener, qui sera dédié à quelques objectifs clairs comme la transition énergétique, qui sera réalisé par des partenariats public-privé, qui sera complété par de la dette verte mutualisée et qui sera géré par une agence investie de cette responsabilité peut produire le changement nécessaire. Une telle avancée ne peut se faire que sur la base du volontariat.

La critique de telles thèses est aisée : elles supposent résolu le problème qui bloque tout aujourd’hui, la phobie de l’aléa moral chez les Allemands, l’eurofatigue générale, le populisme, le refus de toute avancée institutionnelle et économique. Le problème est plutôt de faire avec ce qu’on a sans réclamer un nouveau mandat et en évitant l’éclatement. C’est précisément ce que proposent de faire Artus et Virard dans leur ouvrage Par ici la sortie[2].

Pour nos auteurs, la création de l’euro fut une tragique erreur : désindustrialisation, dumping social, chômage, dégâts provoqués par l’euro en Grèce, au Portugal, en Espagne, l’Europe a été dure aux faibles en faisant peser sur eux la totalité des coûts d’ajustement. Aujourd’hui l’Europe est au bord de la dislocation, le problème n’est pas le Brexit mais les risques de Nexit, d’Italexit, et de Frexit. Pour instruire son procès, Patrick Artus navigue entre les promesses déçues de l’intégration, le bilan comparé des performances économiques entre ins et outs et les failles constitutives de cette construction. L’euro pas plus que l’UE n’a tenu ses promesses de prospérité de protection et de solidarité : avec le recul les Européens non euro font mieux que les euro, et l’Eurozone a été le ventre mou de la croissance mondiale (entre 2002 et 2015 la croissance du PIB de l’eurozone fut de 13% contre RU 25%, USA 27% et Suède 32%). L’appartenance à l’Eurozone n’a pas fabriqué de la convergence, les deux mécanismes qui devaient y pourvoir à savoir la libre circulation des capitaux et la libre localisation des investissements n’ont pas fonctionné : on a eu en fait la démonstration que l’eurozone n’était pas une zone monétaire optimale. La subsidiarité n’a pas fonctionné, la divergence s’est accrue, les capitaux qui ont migré ont financé les déficits budgétaires grecs, portugais ou italiens ou l’immobilier et non l’industrie et la technologie. Quand il a fallu s’adapter aux chocs extérieurs, les idéologies économiques se sont imposées, les égoïsmes nationaux ont prospéré et des stratégies non coopératives d’abaissement des coûts salariaux ont été adoptées, notamment en Allemagne entre 2000 et 2010. À la faveur de la crise, la construction européenne est devenue dysfonctionnelle du point de vue économique et financier. Les nouvelles réglementations des banques (augmentation des exigences réglementaires en fonds propres, règles de bail in…) ont eu des effets délétères sur les crédits aux entreprises et contribuent à la fragilisation des obligations bancaires.

Au total, cinq faiblesses majeures minent l’édifice de l’euro : l’absence de coordination des politiques économiques, le refus du fédéralisme comme réponse à l’hétérogénéité et à la divergence des niveaux de revenu, la disparition de la mobilité du capital entre pays de l’eurozone, seule susceptible d’assurer une allocation optimale de l’épargne, les ravages de la bureaucratie, les défaillances du marche unique. Pour autant la sortie de l’Eurozone est inenvisageable, ses coûts seraient prohibitifs et le fédéralisme nécessaire est hors de portée. La redénomination des dettes publiques et privées aurait un coût prohibitif : Pour une dette brute française de 325% du PIB, une dévaluation renchérit la dette de 100 points de PIB avec pour seule alternative, l’envolée du coût de la dette ou le défaut ! Et qu’on ne compte pas sur les vertus de la relance des exportations après la dévaluation : la segmentation des chaînes de valeur et une élasticité prix des import devenue insignifiante rendent le classique ajustement des balances commerciales hors de portée.

Que faire alors ? Pour Artus, il faut réparer et attendre. Les directions à prendre sont simples : il faut avant tout restaurer le marché des capitaux, il faut que les mouvements du Nord au Sud reprennent et il faut qu’on réapprenne à mutualiser les risques.

Oui mais comment ? Inciter à une croissance inclusive en relâchant les contraintes… fort bien ; restaurer le mouvement des capitaux et approfondir le marché unique… fort bien. Mais encore une fois cela suppose le problème de l’aléa moral réglé, une amorce d’union de transferts acceptée ainsi que la levée de la défiance à l’égard des États du Sud.

Que retenir de cette lecture croisée ? Le diagnostic est convergent : l’euro est un échec. En sortir serait pire d’un point de vue économique mais risque d’advenir sous la pression des populistes eurosceptiques. Et pourtant dans le monde qui vient, l’Europe est à la bonne dimension pour faire face à un monde multipolaire et pour réussir l’écologisation de nos économies. Alors comment faire ? Renverser la perspective et faire d’un budget fédéral démocratiquement établi le levier de la relance dit l’un, consolider l’édifice actuel en attendant que le climat redevienne porteur pour avancer l’agenda fédéraliste et bâtir une union de transferts, précise l’autre. Pour Aglietta, une dose d’utopie n’est pas mal venue quand la situation devient désespérée, la refondation démocratique est une évidence après l’échec du capitalisme financiarisé, la reconstitution d’une puissance publique à l’échelle européenne est une nécessité après l’échec de l’intégrisme de marché et l’échec de la méthode Monnet. Pour Artus, la mécanique de l’intégration économique est cassée depuis le sudden stop c’est-à-dire l’arrêt des mouvements de capitaux N/S, il faut d’urgence réparer l’outil d’autant que la BCE ne pourra pas éternellement masquer le problème de l’insolvabilité de certains États.

Ce qui sépare les auteurs, c’est la croyance chez Artus qu’à nouveau au bord du précipice (la fin de la politique de quantitative easing) on trouvera des accommodements avec les Allemands pour éviter une crise financière italienne. Pour Aglietta, à l’inverse, nous vivons des temps de refondation et l’Europe sauf à disparaître doit réinventer son modèle écologique, économique et social.

Mais l’un et l’autre, pour les commodités de la démonstration, s’abstraient des réalités qu’ils décrivent fort bien par ailleurs.

Aglietta propose de tripler le budget mais pourquoi se soucie-il si peu du budget actuel ? Est-il avéré que ce budget qui représente 1% du PIB européen prépare bien l’avenir, est dédié à la production de biens publics européens ? La réponse est bien sûre négative, on sait que l’essentiel du budget part en dépenses agricoles et en fonds alloués aux nouveaux entrants. Pourquoi tout miser sur la transition énergétique et croire que des politiques industrielles communautaires seraient possibles en la matière alors que toutes les tentatives passées ont échoué ? Pourquoi croire que le nouveau Parlement sera plus légitime que l’actuel ? « No taxation without representation », répond Aglietta, certes mais l’absence de demos européen, d’espace public, les effets du pluralisme linguistique etc. ne sont pas abolis pour autant. Et surtout croit-on vraiment que le fait de payer ensemble l’impôt, de dépenser ensemble pour l’isolation des bâtiments et faire voter ces mesures par des délégations des Parlements nationaux peuvent effacer les querelles idéologiques nationales, l’euroscepticisme, les erreurs dans la gestion des crises ?

Artus paraît plus réaliste, plus modeste dans ses aspirations mais curieusement il ne s’interroge guère sur trois problèmes qui sont au cœur de son raisonnement. Il faut, dit-il, restaurer d’urgence la circulation des capitaux interrompue entre le Nord et le Sud de l’Europe et corriger les biais réglementaires qui pèsent sur le crédit. Mais il sait que c’est le risque du too big to fail qui a conduit à l’hyper-réglementation, au recul de la mutualisation des risques. Qu’est ce qui dans ces conditions pourrait faire bouger le gouvernement allemand ? Par ailleurs, il insiste sur le besoin d’Europe et on peut le comprendre depuis l’arrivée de Trump, mais pourquoi n’envisage-t-il pas alors le rôle de politiques de défense et de sécurité communes pour recréer du lien ? Enfin il ajoute sa voix au concert des critiques de l’hyper-réglementation européenne en matière de marché unique, et pourtant il cite lui-même les travaux qui établissent l’incomplétude du marché unique et ses effets sur la faible dynamique d’intégration.

Au fond l’utopie de l’un vient illustrer des thèses anciennes sur la monnaie comme dette sociale et le réalisme de l’autre vient buter sur la fracture rhénane.



[1] Michel Aglietta, Nicolas Leron, La Double Démocratie, Paris, Seuil, 2017.

[2] Patrick Artus, Marie Paule Virard, Par ici la sortie, Paris, Fayard, 2017.