Du culte du patrimoine au culte de l'amateur edit

Oct. 27, 2007

Le 1er août 2007, Nicolas Sarkozy a adressé à Christine Albanel une feuille de route pour une rénovation de la politique culturelle. Le texte aborde maints sujets, mais il s'affirme d'abord comme un plaidoyer pour enrayer l'échec de la démocratisation des arts cultivés. Il s'agit d'en élargir la diffusion, notamment favoriser l'accès aux œuvres de l'esprit par la médiation audiovisuelle et par les réseaux numériques, et de sensibiliser davantage les jeunes grâce au développement de l'enseignement culturel et artistique - une voie ouverte par la gauche et refermée à l'ère chiraquienne. La gratuité des musées et des sites à haut contenu culturel pose une mesure-phare. Certains enseignants et intellectuels ont dû jubiler secrètement : depuis les années Lang, ils dénonçaient le relativisme culturel et la part belle dévolue à une conception anthropologique de la culture (ensemble qui balayerait du patrimoine national à l'art culinaire et à la mode). Retour aux fondamentaux du ministère de la Culture. Pourquoi pas ? Et pourtant, le volontarisme " tout pour le patrimoine " laisse songeur, si l'on examine les résultats fournis par une étude du BIPE : " Approche générationnelle des pratiques culturelles et médiatiques ".

Cette analyse porte sur les trente dernières années et cerne l'évolution des pratiques culturelles en se focalisant sur les effets de " marqueur générationnel ", soit " les expériences initiatrices vécues au temps de la jeunesse " qui dynamisent et orientent les pratiques culturelles pour le reste de la vie . Elle prend en compte aussi les paramètres de l'âge et du capital culturel. Le verdict est sans appel.

Premier constat : baisse régulière de la lecture de la presse quotidienne, et ce pour toutes les classes d'âge, pour les diplômés comme pour les autres ; la lecture de livres est toujours corrélée au niveau de diplôme, mais elle diminue chez les nouvelles générations, en raison en de la réduction du nombre des gros lecteurs dans toutes les catégories sociales.

Second constat : la culture cultivée (musée, théâtre du répertoire, spectacle de musique classique ou de danse, cinéma) demeure, malgré tous les efforts de l'Etat et des collectivités, d'abord fréquenté par un public d'initiés, et les écarts entre les catégories à haut diplômes et les autres ne se sont pas résorbés. Un exemple éclairant : la courbe de visites des musées est en augmentation régulière, mais les " haut diplômes " continuent d'aller plus de deux fois plus souvent au musée que les " bas diplômes ".

Troisième constat : l'écoute de la télévision, pratique liée à l'avancée en âge ainsi qu'au faible niveau culturel, n'a cessé d'augmenter et, tout en captant d'abord un public populaire, ce média a plutôt accru son audience auprès des catégories diplômées.

Quatrième constat : l'écoute de la musique enregistrée, nettement plus marquée chez les jeunes que chez les personnes âgées n'a cessé globalement de croître de façon spectaculaire, en raison des innovations technologiques qui ont porté ce secteur (qualité d'écoute et nomadisme).

Cinquième constat : relevant dans la période très récente un tassement de l'écoute de la télévision, et une certaine désaffection des jeunes pour la sortie cinéma, l'étude prophétise que, dans l'avenir, programmes et films seront probablement consommés sur d'autres supports, et anticipe sur l'explosion de l'univers numérique (qui, ici, n'est pas évaluée de manière chiffrée), celle-ci aboutissant à recomposer toutes les pratiques culturelles.

Recomposition ? Il faudrait sans doute évoquer un changement de paradigme. Certes Internet permet de consommer différemment, de manière mobile et personnalisée, des contenus présents sur d'autres supports et donne accès aux grandes œuvres numérisées et à de l'art numérique. L'imbrication de la culture individualiste/expressive avec la révolution technologique engendre toutefois deux changements radicaux. L'explosion de la sociabilité virtuelle, qui concernerait le quart des échanges sur le net. L'élargissement presque infini de la notion d'œuvres : chacun peut déposer " son œuvre " sans qu'aucune instance de légitimation ne se soit introduite dans ce circuit, cette offre culturelle couronnant le culte de l'amateur dénoncé par Andrew Keen ; une partie des sites repose sur la commercialisation de ces contributions aimablement fournies par leurs auteurs, ce qui, secousse inouïe, fait sombrer la notion de propriété intellectuelle. Internet pousse aussi au plus loin une tendance existant déjà sur d'autres médias, l'opacité des modes de rémunération des contenus mis à disposition (publicité presque " subliminale ", relais pour des achats associés, échanges gratuits ou même simplement capture de la trace du consommateur potentiel), l'articulation subtile entre site libre d'accès et site payant donnant le sentiment d'un espace en apesanteur, où le plaisir et la réciprocité priment sur le rapport marchand.

L'univers des réseaux distille une culture où la relation affective crée la valeur : plus qu'une économie de l'information, émerge ainsi une économie de l'attention. Un univers qui jongle avec les mots : interactivité , sociabilité, affinité. Une culture qui fonctionne à l'affect et au jeu de sens, bien résumée par : " ludique, personnalisée, dynamique (" en évolution constante "), fulgurante (abolit les notions de temps et d'espace " ) et réticulaire " (Pascal Lardellier dans " Le pouce et la souris "). Une culture, enfin, qui transforme radicalement les modes d'apprentissage et d'accès au savoir.

En résumé, au moment où l'accent est mis sur le patrimoine, une culture située, dans ses principes, aux antipodes de la notion d'aura, est en train de s'imposer auprès des nouvelles générations. D'autre part, l'étude du BIPE indique clairement que la culture cultivée intéresse surtout les catégories qui par leur éducation et leur environnement y ont été préparées, et, parallèlement, montre combien la culture de masse (radio, télévision, musiques diverses, Internet, etc.) envahit le quotidien de toutes les catégories sociales, y compris les plus cultivées, qui y adhèrent sans complexe. Même si évidemment certains milieux sont plus conscients que d'autres de la transgression qu'ils opèrent par rapport aux canons légitimes. Les diplômés picorent dans tous les types d'offre, tracent des cheminements personnalisés, et s'adonnent à une boulimie culturelle activée par l'abondance ; et les faiblement diplômés ont une consommation culturelle, tout aussi intense en durée, mais monopolisée par les écrans.

Dans un tel contexte, penser une politique culturelle unilatéralement sous l'angle patrimonial tient alors au mieux du pari pascalien, au pire d'un élitisme suranné. Donner sa chance à une conception plurielle des pratiques culturelles, et trouver des passerelles entre culture cultivée qui élève, culture de masse qui fédère, et culture du Web 2.0 qui dynamise les échanges : cette perspective aurait eu plus de sens.