UE-Asie centrale, les enjeux d’un sommet edit

Le premier sommet entre l’Union européenne et les cinq États d’Asie centrale s’ouvre aujourd’hui à Samarcande, en Ouzbékistan. Entre commerce, politique et partage de valeurs communes, une relation se renforce, que chacune des deux parties considère comme stratégique. Mais les enjeux ne sont pas les mêmes de part et d’autre.
Commençons par un regard sur les relations bilatérales France - Ouzbékistan et France - Kazakhstan avant d’examiner le multilatéral. La visite du président ouzbek Shavkat Mirziyoyev à Paris les 12 et 13 mars 2025 et sa rencontre avec le président Macron et les investisseurs (CCI France Ouzbékistan et EUROUZ, acronyme d’Europe-Uzbekistan Association for Economic Cooperation), témoigne d’une volonté de développer des relations économiques entre les deux pays. Cependant, les volumes des échanges restent modestes. Sous l’angle français, il convient de noter la coopération dans l’agriculture, dans les échanges culturels et l’intérêt pour l’extraction de l’uranium, diversification volontariste française des ressources concernant les métaux rares et stratégiques. La déclaration commune des deux pays le confirme par son contenu : « approfondir la coopération politique, renforcer la coopération sur les questions de défense et de sécurité, renforcer la coopération économique et le développement des échanges commerciaux, intensifier la coopération pour le développement solidaire, durable et résilient et développer les échanges humains. »
Cette rencontre bilatérale fait suite aux rencontres entre le président Marcon et son homologue kazakh, Kassym Jomart Tokaiev, en novembre 2023 à Astana et à la visite de ce dernier à Paris le 5 novembre 2024. Le développement d’accords économiques, de coopération et de culture était de même registre.
Ces trois rencontres bilatérales reposent sur une logique analogue : la diversification des approvisionnements et des échanges commerciaux pour la France. Et l’augmentation des échanges avec de nouvelles coopérations pour ces deux pays d’Asie centrale. Précisons ici qu’un allant de soi entre partenaires reste le partage d’une vision identique des relations internationales. Ces contacts commerciaux et de coopération sont la reconnaissance d’une approche multilatérale conforme avec les règles actuelles du multilatéralisme, quoi qu’en disent (et désormais fassent) certaines puissances.
Ces relations constituent des signes de la recherche de nouveaux partenariats, réalités des recompositions commerciales et politiques en cours. Chacun des deux pays sait combien ces formes de coopération stables et relativement sûres sont importantes. Au-delà du volume des échanges, l’Ouzbékistan est, pour la France, un partenaire qui compte. Plus largement, l’Asie centrale attire la France et les pays européens.
Même si les échanges restent modestes, l’Asie centrale est une région d’intérêt stratégique pour l’Union, et symétriquement le lien avec l’UE est de première importance pour cette région qui cherche à sortir d’une trop forte dépendance avec la Russie et la Chine.
En 2022, le volume des échanges de marchandises avec l’Europe se montait à 47,6 milliards d’euros, avec un excédent commercial de 15,2 milliards d’euros en faveur de l’Asie centrale, notamment avec le poids du gaz et du pétrole. Ainsi, l’Union est le premier partenaire commercial du Kazakhstan et le premier investisseur étranger, alors que le Kazakhstan demeure le principal partenaire commercial de l’Union en Asie centrale. L'UE est le deuxième partenaire commercial de la région (22,6 % du commerce extérieur combiné en 2023), ainsi que le plus grand investisseur, avec plus de 40 % des investissements provenant de l'UE. Et afin d'approfondir les relations bilatérales, depuis l’adoption de la stratégie de l’UE pour l’Asie centrale en 2019, Bruxelles a négocié des accords de partenariat et de coopération renforcés avec quatre de ces pays, le Turkménistan restant une exception)[1].
Au régional et à l’international, en économie comme en politique, les cinq pays d’Asie centrale (Kazakhstan, Ouzbékistan, Kirghizstan, Tadjikistan et Turkménistan) représentent un ensemble fort convoité. En cela, cet espace de contact entre Asie et Europe est fidèle à son héritage géographique et à sa tradition de zone d’échanges. Politiquement, ces pays sont au centre du jeu – du plateau (boardgame), pour filer la métaphore ludique – de plusieurs acteurs.
La Fédération de Russie, qui reste le plus ancien acteur de la région, poursuit ses liens économiques, utilise son passé soviétique et ses liens entre les élites, sans même parler de l’usage du russe comme lingua franca. En un mot, elle affirme la réalité de la géographie, et certains experts pointent qu’il serait erroné d’imaginer une Russie en rétraction dans cette région.
La Chine, avec les Nouvelles routes de la soie, est très active sur le plan économique et politique, en particulier au Kirghizstan et Tadjikistan (pour les flux financiers, voir les tableaux très précis du Belt and Road Tracker du Council of Foreign Relations.) Pour la Chine, l’enjeu est à la fois la continuité des échanges avec l’Europe, les contrats de construction et de savoir-faire et, enfin, l’accès aux ressources, principalement énergétiques (pétrole et gaz de la Caspienne, mais aussi uranium dont le Kazakhstan détient 40% des réserves mondiales), dont disposent ces pays.
Les pays du Golfe (avec un sommet Asie centrale - Conseil de coopération du Golfe évoqué à Samarcande en 2025) sont également présents et actifs. Mentionnons également la Turquie et, plus modestement, les actions de l’Organisation des pays turciques sur les questions d’énergie, de culture et de transports.
C’est dans ce contexte que s’ouvre aujourd’hui le premier sommet Union européenne-Asie centrale à Samarcande, en présence d’António Costa, président du Conseil européen, d’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, de Kassym-Jomart Tokaïev, président du Kazakhstan, de Sadyr Japarov, président du Kirghizstan, d’Emomali Rahmon, président du Tadjikistan et de Serdar Berdimuhamedow, président du Turkménistan.
Compte tenu du paysage géopolitique, l’importance stratégique des relations entre l’UE et l’Asie centrale s’est encore renforcée ces dernière années, pour chacune des deux parties. Ce sommet donne à l’UE l’occasion de démontrer son intérêt à renforcer les relations multilatérales et la coopération régionale avec une région qui lui permet de diversifier ses approvisionnements en matières premières, mais offre aussi des débouchés commerciaux dans un paysage mondial bouleversé par l’invasion russe de l’Ukraine puis les politiques de l’Amérique trumpienne, mais aussi plus discrètement par les tensions commerciales récentes avec la Chine.
En préparation de ce sommet, le commissaire européen chargé des partenariats internationaux, Jozef Síkela, s’est rendu du 12 au 18 mars 2025 dans les cinq pays d’Asie centrale pour faire avancer des projets de développement dans le cadre de Global Gateway. Quatre domaines sont prioritaires en Asie centrale : les transports, avec le développement du corridor de transport transcaspien (Trans Caspian Transport corridor), les matières premières critiques (dont les terres rares), la connectivité numérique et le secteur de l’eau, de l’énergie et du climat.
En juin 2025 aura lieu la deuxième édition du Global Gateway Forum à Bruxelles, le programme de développement et de connectivité de l’UE qui ne se limite pas à la région, mais l’inclut[2]. Le Forum aborde les mêmes thèmes que ceux de la visite du Commissaire et y ajoute l’État de droit et le développement humain.
Affirmation économique, diversification des relations et travail sur l’identité, la zone dispose à la fois de nombreux atouts et doit en même temps faire face à biens de défis. En effet, quels résultats ces pays veulent-ils développer avec leurs politiques multivectorielles (Kazakhstan et Ouzbékistan principalement) et ces nouveaux partenariats au sein des relations bilatérales et dans ces sommets ? Les attentes et les pressions des multiples partenaires sont en place pour un moment.
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[1] Voir la position du Parlement européen sur le site du Parlement.
[2] Pour les détails par pays, voir le site de la Commission.