Le cadavre outragé, point d’orgue du massacre génocidaire d’inspiration religieuse edit
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Le 7 octobre, le Hamas a supervisé un massacre de masse dont la nature génocidaire est attestée en premier lieu par l’atteinte spécifique aux corps des femmes, à leur sexe et à leur matrice, instrument et symbole de la perpétuation du groupe honni, et confirmée par le fait que les enfants ont constitué eux aussi une cible privilégiée. Accompagnées de razzias de type pogromiste, les attaques coordonnées ont manifesté également une volonté de déshumaniser un maximum de personnes supposées juives (même si toutes ne l’étaient pas) en leur infligeant souffrances, humiliations et souillures. Les viols d’une extrême violence des femmes de tous âges et même de certains hommes, les blessures, létales ou non, par balles et armes blanches, tout particulièrement au visage, les mutilations, les coups, les brûlures, et les exhibitions jubilatoires de tous ces sévices, répétées à l’envi grâce aux vidéos enregistrées par les bourreaux, ont été systématiques.
Et, pour citer Jacques Sémelin dans son ouvrage de référence sur les génocides, « cette spirale de la destructivité des corps [s’est poursuivi] après la mort. Bien que dépourvus de vie, les corps peuvent encore ressembler à ceux des vivants. Aussi s’agit-il encore de les scalper, de les ratatiner, de les écrabouiller, pour qu’ils ne ressemblent plus à rien. Á moins qu’on ne les dispose dans des positions grotesques, toutes plus abjectes les unes que les autres, qu’on découpe les cadavres en morceaux, pour en faire des déchets sinon des ordures.[1] » C’est ainsi que l’on a retrouvé en Israël, des corps de femmes par dizaines, jetés et trainés à terre, maculés de sang et de sperme, les sous-vêtements abaissés jusqu’aux genoux ou les jambes écartées, lacérées ou percées de clous, ouvertes sur des sexes violentés et mutilés. C’est ainsi que les dépeçages se sont poursuivis post mortem, et que les bouts de corps ont été éparpillés, mélangés, jetés aux rebus. C’est ainsi que des corps innombrables et souvent indiscernables dans leur enchevêtrement, ont été brûlés, calcinés jusqu’à devenir méconnaissables.
Mais ces crimes contre l’humanité connaissent un nouveau degré dans l’abjection. Les mises en scènes macabres se sont poursuivies dans une autre spirale ascendante de cruauté et d’horreur avec la succession des restitutions d’otages. Otages vivants en bonne santé apparente mais porteurs de récits terrifiants de leur détention, puis d’autres en mauvaise santé manifeste, due à l’affamement et aux mauvais traitements subis, otages morts enfin, dont les assassinats remontent de plus en plus loin dans le temps jusqu’à l’époque de leur capture, et dont les corps sont par conséquent de plus en plus dégradés. Car c’est bien de dégradation qu’il s‘agit, de dé-gradation même : exclusion graduelle de monde des humains, du monde des vivants, jusqu’à la profanation des corps suppliciés, outrage ultime.
Ainsi, les corps des deux petits Bibas, Ariel et Kfir, tués « à mains nues » puis lapidés semble-t-il, peu de temps après leur enlèvement, ont été restitués dans un état de décomposition forcément épouvantable. Ce faisant, le Hamas a voulu anéantir non seulement ces adorables enfants roux, pétillants de joie de vivre, mais aussi l’espoir partagé par Israël et ses soutiens de voir les otages « rentrer à la maison », et au-delà la volonté de tout un peuple de persévérer dans son être, espoir et résolution dont ces enfants étaient devenus le symbole.
Certes, ce qui se joue dans l’acte génocidaire, c’est la mise hors de l’humanité du groupe que l’on souhaite éradiquer, effacer, dont on souhaite purifier la surface de la terre. Mais, comme le dit bien Michel Gad Wolkowicz, « l’envoi d’un corps « anonyme » à la place de celui de Shiri Bibas, non rentrée avec ses enfants, [redouble encore] l’indifférenciation des corps déshumanisante, signifiant évidemment la destruction d’une famille, de la symbolique des liens et des générations, l’effacement d’une filiation, d’une généalogie (d’un Peuple).[2] » Les rituels macabres de la restitution des otages, vivants et morts, comme les tortures, les méthodes des tueries et l’anéantissement des corps, manifestent la haine sans limite que l’on peut caractérisée comme étant de nature religieuse, animant ces Palestiniens fanatisés dès le plus jeune âge.
Les massacres du 7 octobre évoquent en effet les guerres de religions, notamment la Saint-Barthélémy. Cette funeste nuit et les jours, voire les mois, qui ont suivi, et cela bien au-delà de Paris, ont mis en évidence, écrit l’historien Denis Crouzet, « une responsabilité collective de toute une ville, de tout son peuple, tout autant que du pouvoir royal qui se montra incapable de discipliner ses soldats et ensuite d’imposer rapidement la fin des agressions mortifères. Cette responsabilité surgit en force dans certaines mises à mort ritualisées pour théâtraliser l’extermination d’hommes et de femmes condamnés à une éternité infernale. Comme dans les grands pogroms, cette extermination est symbolisée par une volonté d’invisibilisation des corps ayant pour fin de les démémoriser, d’annihilation biblique des ventres des femmes et des nouveau-nés pour faire disparaître une « race » diabolique, de fête autour des objets des morts mis en vente.[3] »
Par-delà l’horreur concrète des pratiques des tueurs entraînés ou mobilisés occasionnellement par le Hamas, c’est en effet à un acte symbolique archaïque que nous sommes confrontés sans répit depuis le 7 octobre. Avec une grande justesse, Jacques Sémelin se réfère, dans son analyse transversale des génocides, aux travaux de Jean-Pierre Vernant qui distinguait chez les Grecs, les notions de « belle mort » [du héros valeureux] et de « cadavre outragé » [de l’ennemi méprisé]. « Le corps abandonné à la décomposition, c’est le retournement complet de la « belle mort », son inverse ». Et le corps éparpillé, mélangé, perdu, est « dissous dans la confusion, renvoyé au chaos, à une entière inhumanité[4] ».
Certes, « la perpétration délibérée d’atrocités [qui] est un moyen sûr de provoquer un traumatisme durable chez les victimes, mais aussi chez les témoins et, au-delà, chez tous les membres de leur groupe communautaire »[5] ne revêt pas seulement une dimension sacrificielle : elle a une autre dimension plus prosaïquement stratégique. Pour le Hamas, comme pour les organisations membres de l’OLP[6], il s’agit in fine, de l’instauration d’une « Palestine libre, du Jourdain à la Méditerranée », autrement dit de la disparition d’Israël et d’un « nettoyage ethnique » à l’encontre de la population juive sur la terre d’Israël. Il y a donc bien une dimension territoriale dans cette lutte à proprement parler « anti-sioniste » (c’est-à-dire opposée à la prétention des juifs à détenir un territoire national) mais elle n’est nullement de l’ordre d’un partage et d’une délimitation des frontières entre « deux États » (comme en attestent les refus répétés[7] des propositions de partage par la partie palestinienne et l’inexistence de telles propositions alternatives de son côté).
Si le 7 octobre a peut-être marqué une rupture anthropologique par rapport à la modernité policée et sécularisée, en tous les cas, l’événement global qu’il constitue jusque dans la profanation des corps et ses mises en scène oblige certainement à réviser ladite « question palestinienne » en prenant en compte son caractère foncièrement politico-religieux islamique. Si « l’inhumanité » du Hamas procède bien de la composante obscure de l’universel humain, il s’agit de combattre cette part irrationnelle, pulsionnelle et mortifère de l’humanité qui dénie à l’Autre la commune appartenance. C’est ce qu’Israël s’efforce de faire malgré tout, avec les outils de la raison, de la politique et de la guerre, à l’avant-poste de la lutte contre le totalitarisme islamiste.
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[1] Jacques Sémelin, Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides (p.352) Éditions du Seuil, 2000.
[2] Michel Gad Wolkowicz, « L’existant sioniste. Re-Transformer le mortifère, le masochisme, en forces de vie », LPH INFO, 23 février 2025.
[3] Denis Crouzet, Paris criminel, 1572 (p. 11) Les Belles Lettres, 2024.
[4] Jacques Sémelin, Purifier et détruire, p. 356.
[5] Jacques Sémelin, Purifier et détruire, p.349.
[6] Malgré la déclaration (en français seulement) de Yasser Arafat en 1989, selon laquelle la charte de l’OLP aurait été « caduque », en 1996, après que le conseil consultatif de l’OLP ait finalement décidé de supprimer les passages exprimant la visée éradicatrice du sionisme sur la terre de Palestine par la lutte armée, le Fatah continua de soutenir les actions terroristes de sa fraction armée, les Brigades des Martyrs d’Al-Aqsa, tandis que le FPLP, seconde force de l’OLP se refusait toujours à une reconnaissance quelconque d’Israël. Et tout récemment, parmi les noms des organisations inscrits sur les bandeaux ceignant les fronts des terroristes qui ont livré les corps des Bibas, celui du Fatah était semble-t-il du nombre.
[7] Voir notamment Shmuel Trigano, « Le refus palestinien d’un État juif », (pp. 38-43), Controverses, n° 7, 2008.