Ukraine: que doit faire l’Europe? edit
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L’Europe avait déjà subi la diatribe insensée du vice-président Vance à Munich le 14 février, l’exhortant à faire leur place aux idées de l’extrême droite, aux côtés de laquelle il s’est ouvertement rangé à deux semaines des élections allemandes. Restait l’espoir que les Etats-Unis s’efforceraient de négocier avec la Russie une paix, peut-être temporaire, mais honorable. Cette illusion s’est dissipée plus tôt qu’on ne l’attendait, avant même que la négociation n’ait commencé. Les déclarations de Donald Trump le 19 février ne laissent aucun doute sur la façon dont il se situe entre la Russie et l’Ukraine : il est du côté de Vladimir Poutine.
Trump et l’Ukraine: du lâchage au lynchage
Revenons sur ces déclarations par lesquelles Trump a repris à son compte, au mot près, les éléments de langage russes – sans doute fraîchement mémorisés lors de sa conversation du 12 février avec le président russe – sur l’origine du conflit et la façon d’en sortir :
. Cette guerre était inutile, la faute en revient à Zelensky, « un acteur au succès moyen » ; il l’a déclenchée, puis continuée, alors qu’il aurait pu l’arrêter à tout moment depuis trois ans en négociant ;
. S’il le fait, alors que son pays est en ruine, c’est pour continuer à profiter de l’aubaine (« keep the gravy train going ») ; d’ailleurs on ne sait pas où est passée la moitié des 300 milliards de dollars qu’il a reçus des États-Unis [NB en réalité un peu plus de 90, les deux tiers en aide militaire] ;
. Il refuse de tenir des élections et n’a qu’un faible soutien dans son opinion ; il n’est pas légitime, de nouvelles élections sont nécessaires ;
L’impudence le dispute à l’absurde dans ces déclarations marquées du sceau de la loi du plus fort. Alors que Zelensky réfutait – poliment d’ailleurs – les arguments de Trump, Mike Waltz, conseiller à la sécurité nationale de Trump, a eu ce propos misérable : « L’Ukraine ferait mieux de baisser d’un ton. » Vilipendé et racketté par Trump, n’avait-il pas eu le mauvais goût de se plaindre et de se montrer « irrespectueux » du président américain ?
Trump, deux jours plus tard, a dit que la participation de Zelensky aux négociations n’était pas très importante compte-tenu du fait qu’il n’en avait rien fait [de la possibilité de négocier] pendant trois ans et n’avait aucune carte en main. Les cartes étaient, selon Trump, aux mains des Russes, « qui ont gagné du territoire au prix de lourdes pertes », comme si c’était un titre à le conserver.
Une Europe incrédule
En Europe, l’incrédulité a d’abord dominé les réactions aux propos de Trump, dont on a cherché à se persuader qu’ils étaient des écarts de langage. Des observateurs respectés ont continué la ritournelle du « il ne faut pas être surpris », « rien ne change au fond, l’Amérique comme toute grande puissance ne fait que suivre ses intérêts » : Trump était plus intelligent qu’on ne croyait, il provoquait la sidération pour ensuite faire le tri, demandait l’impossible pour en rabattre ensuite.
D’autres ont fait le parallèle avec les négociations sur la crise géorgienne de 2008 ou celles de Minsk 2 sur l’Ukraine en 2015 ; comparaisons non pertinentes puisque, dans les deux cas, l’on avait des médiateurs occidentaux – Sarkozy dans le premier cas, Hollande et Merkel dans le second – désireux de tirer le meilleur parti possible pour la Géorgie et l’Ukraine d’une négociation inégale, alors que ces deux pays étaient dans une situation militaire sans espoir, mais des médiateurs qui n’étaient pas acquis à la cause russe : les critiques des résultats qu’ils ont obtenus ont été injustes dès l’origine ; ils revêtent un caractère orwellien quand l’administration Trump en tire aujourd’hui argument pour écarter les Européens des futures discussions sur la paix en Ukraine, comme l’a fait le général Kellogg.
Il faudra aux Européens un peu de temps pour assumer la réalité nouvelle créée par le positionnement idéologique et diplomatique de l’administration Trump, bien qu’elle apparaisse désormais en toute clarté : si les mots ont un sens, l’Europe va devoir faire face à l’hostilité idéologique et commerciale de l’administration Trump, à l’abandon de l’Ukraine par les Américains et à un axe Washington-Moscou, peut-être Washington-Moscou-Pékin, alors même qu’elle est divisée et affaiblie.
Un retournement d’alliance
Il était déjà inquiétant que Donald Trump, au cours de sa campagne, se soit proposé de faire, en un jour, la paix en Ukraine, comme si la guerre était un malentendu, comme s’il n’y avait ni envahisseur ni agressé. Pour injuste que fût cette approche envers l’Ukraine, elle avait ses raisons humanitaires – mettre fin au bain de sang – et militaires – les deux parties étaient dans une impasse, incapables de prévaloir sur l’autre de façon décisive.
Ce à quoi on ne s’attendait pas c’est, qu’en quelques jours, les États-Unis rallient le camp de la Russie. On peut estimer qu’ils l’ont fait sur le plan idéologique avec le discours de Vance à Munich : les partis qu’il soutient, dont il s’indigne que les Européens les aient privés de parole et relégué derrière « des coupe-feu », sont pro-russes, à commencer par l’AfD que Vance a ouvertement soutenue à cinq jours des élections allemandes, alors que ce parti est resté fidèle à son identité néo-nazie. Les valeurs conservatrices et autoritaires de son discours, ses critiques envers la démocratie libérale, sont celles de Poutine. Là encore, l’inversion orwellienne des signes est à l’œuvre, qui fait accuser l’Europe d’atteinte à la liberté d’expression, tout en embrassant sans murmurer la cause de la Russie, qui pratique l’étouffement de toute dissidence et l’assassinat de ses opposants.
Après avoir repris au mot près les éléments de langage russes, et attaqué personnellement Zelensky, Donald Trump est passé au double registre de la menace et de la prédation : « C’est un dictateur sans élections ; il ferait bien de bouger vite, sinon il n’aura plus de pays. »
Le secrétaire américain au Trésor a, de son côté, réclamé que, pour plusieurs décennies, les richesses naturelles de l’Ukraine soient placées sous contrôle américain en règlement de l’aide passée des États-Unis (aide dont il n’avait jamais été question, dans son immense majorité, qu’elle appelât des contreparties et que Trump, au passage, a grossièrement surestimée). C’est, semble-t-il, le refus de Zelensky de consentir à ce deal en forme d’extorsion qui a précipité l’ire de Trump et ses attaques contre lui. Poutine, qui sait parler au président américain, lui a ensuite proposé d’exploiter les ressources minières des régions ukrainiennes annexées.
Au-delà de ce partage cynique des dépouilles du plus faible, on peut penser que l’alignement de Trump sur les positions russes n’a rien d’un accident et correspond en profondeur à ses convictions et à son caractère : la fascination pour les forts, le goût pour les victoires faciles, l’ignorance des principes et le mépris des faibles.
Enfin, le 24 février, dans un double vote à l’ONU les Etats-Unis ont apporté à la Russie un soutien éhonté : en votant, avec elle, contre la résolution européenne à l’assemblée générale qui condamnait comme les trois années précédentes l’agression russe (la Chine elle-même s’est abstenue) ; en déposant et en faisant adopter au Conseil de sécurité une résolution demandant qu’il soit rapidement mis fin au conflit sans mention de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, texte sur lequel les quatre membres de l’UE présents au Conseil de sécurité se sont abstenus.
La relation transatlantique: une crise peut-être terminale
Face au lâchage de l’Ukraine, à l’alignement idéologique et diplomatique de l’administration Trump avec les positions russes, mouvements d’une soudaineté et une brutalité extrêmes, les Européens ont été sidérés. La fermeté non dénuée de dignité des Ukrainiens, dont le président a démenti les énormités de Trump, disant qu’il était victime de la « bulle de désinformation russe » puis refusé – mais cela devrait évoluer – l’extorsion cynique de ses ressources naturelles réclamée par Trump, n’a pas immédiatement été partagée par les Européens.
Ils ont continué à demander à être présents à la table des négociations, mais était-ce encore à l’ordre du jour ? D’une part les Américains le leur avaient refusé sèchement ; ensuite et surtout le processus s’annonce, depuis cette semaine, si biaisé en faveur des Russes qu’il serait plutôt question pour les Européens de conforter l’Ukraine, qui s’en voit exclue, que de chercher, eux, à le rejoindre. Est-ce avantageux et honorable de se battre pour être présent à un nouveau Munich ? Ou plutôt, à un nouveau 14 mars 1939, ce jour ou à Berlin, Hitler force le président Emil Hacha à signer la division et la disparition de la Tchécoslovaquie comme pays indépendant.
La France a laissé à la porte-parole du gouvernement le soin de réfuter les propos de Trump du 19 février, cependant que le Président Macron, le lendemain, s’apprêtait à se rendre à Washington pour y plaider la cause d’une négociation équilibrée, débouchant sur des garanties de sécurité que la France se proposait de fournir avec d’autres pays européens. Il a dit vouloir expliquer à Trump que ses intérêts étaient les mêmes que ceux de l’Europe et lui dire : « tu ne peux pas te permettre d’être faible face au président Poutine ; c’est pas toi, c’est pas ta marque de fabrique » alors même que tous les choix de Trump depuis un mois sont dictés de façon transparente par la complaisance envers Moscou.
Du président américain qu’a obtenu Emmanuel Macron ? À regarder leur conférence de presse conjointe, peu de chose : Trump a consacré la moitié de son intervention à vanter l’accord en cours de négociation avec l’Ukraine sur les ressources minières du pays. Il a, du bout des lèvres, dit que des forces européennes pourraient être déployées en Ukraine pour garantir la paix, avec un soutien américain, mais que ce soutien n’aurait pas besoin d’être important. Macron a maintenu ses positions, contredisant le président américain sur de nombreux points, sans froisser ce personnage notoirement épidermique. Il s’est peut-être, ce faisant, acquis du crédit et on peut se dire qu’il fallait essayer.
On ne pouvait néanmoins rester que mal à l’aise devant le ton enjoué et détendu que Trump a imprimé à ces échanges, marqués du sceau de la complicité entre les deux présidents, alors que ce qui se joue est la survie d’un pays ami, qu’il a maltraité et humilié et qu’il force à une reddition politique alors même qu’il n’avait pas perdu la guerre.
Le Premier ministre britannique Keir Starmer se rendra à Washington le 27 février, après avoir publiquement contesté le terme de « dictateur » employé par Trump pour qualifier Zelensky, adopté un nouveau train de sanctions contre la Russie et rappelé que, comme l’Ukraine, le Royaume-Uni avait repoussé ses élections à la fin de la guerre de 1939-1945. Giorgia Meloni, prise entre son soutien à l’Ukraine et sa déférence envers Trump a choisi de faire profil bas ; elle a soutenu les propos de Vance, mais a continué à parler de l’Ukraine comme du pays agressé, dit que le soutenir était une juste cause et plaidé pour une paix juste. Il importera pour la cause européenne de savoir si elle s’alignera totalement sur Trump ou conservera une part de loyauté envers la cause de l’Ukraine.
Les plus fermes, au bout du compte, ont été les Allemands : le ministre de la Défense, Boris Pistorius, a qualifié d’inacceptables les propos tenus par Vance le 14 février à Munich ; le chancelier Scholz a déclaré : « Nous n'abandonnerons pas l'Ukraine, nous ne déciderons pas à sa place. Nous veillerons à ce que ce pays décide lui-même de qui le gouverne » dans une réponse transparente à Trump. Le futur chancelier Merz, de son côté, n’a pas minimisé la crise ouverte par Trump dans la relation transatlantique et a dit, le soir des élections, que l’Allemagne devait se préparer à ce que l’Europe doive assurer sa défense sans les États-Unis. (« Je n’avais jamais pensé que je m’entendrais un jour devoir dire cela », a-t-il dit.) De la part d’un politicien aussi profondément atlantiste, cela montre la profondeur du travail de destruction de la relation transatlantique accompli par Trump en quelques semaines.
Le dilemme européen
Face à cette dynamique destructrice, faut-il se rebeller ou essayer d’amadouer Trump ? Relativement indifférente au sort de l’Ukraine, l’opinion américaine acceptera-t-elle que Trump mette à mal un système d’alliance si évidemment à l’avantage des États-Unis, et renforce sûrement la Russie et, indirectement, la Chine ? Il se peut que Trump, qui lit les sondages, calme le jeu, et donne quelque chose aux Européens. On ne peut l’exclure et, si c’est le cas, ils auront peut-être eu raison de minimiser ses extrémités verbales pour essayer de l’infléchir. Mais ils auront pris le risque d’une humiliation inutile. On peut comprendre que le Premier ministre britannique l’assume, qui persiste à voir pour son pays un rôle imaginaire de « pont » entre l’Amérique et l’Europe, comme ses prédécesseurs ; mais Emmanuel Macron le devait-il ? Friedrich Merz le fera-t-il ?
L’alternative c’est choisir à la fois de dénoncer la politique de Trump et de soutenir l’Ukraine. C’est ce qu’ont fait les dirigeants européens présents à Kiev le 24 février avec les leaders de l’Union Européenne. N’est-ce pas a priori plus honorable et plus réaliste que de s’engager dans cette tâche a priori impossible, raisonner Trump ?
Il est vrai que, dans la situation créée par l’alignement Trump-Poutine, les Européens n’ont pas de bon choix. On pourrait souhaiter qu’ils dénoncent les propos de Trump, refusent de s’associer à une négociation manifestement favorable à Moscou, et annoncent par avance qu’ils refuseraient de valider tout accord conclu dans le dos de Kiev, et a fortiori de contribuer à sa mise en œuvre.
Ce choix aurait pour lui le mérite de la dignité et de la cohérence. Il aurait un coût, s’exposer à la vindicte de Trump tout en renonçant à exercer une influence quelconque sur les négociations ; mais cette influence, rien ne la garantit, l’appeasement pas plus que la fermeté.
Sur le plan diplomatique, on peut déplorer que, comme trop souvent, les Européens aient agi en ordre dispersé, Macron et Starmer surestimant sans doute, le premier sa force de conviction personnelle, le second le rôle de « pont entre l’Amérique et l’Europe » qu’il se flatte de jouer. L’unité des Européens sera critique et il faut la renforcer d’abord sur les deux points sur lesquels ils sont à peu près d’accord entre eux, l’accroissement de leur effort de défense et leur soutien maintenu à Kiev.
Cependant, la vraie question est de savoir quelle posture aiderait le plus l’Ukraine et contribuerait à renforcer sa main face à Trump. Dans l’immédiat, on peut penser que c’est la fermeté : Zelensky serait moins ouvertement isolé et il serait plus difficile à Trump de l’ignorer. Au-delà, si l’on pense que l’Ukraine ne pourra pas résister sans l’aide américaine, la morale de responsabilité peut convaincre les Européens de s’engager avec Trump dans l’espoir qu’il n’abandonne pas tout à fait ce malheureux pays, même si tout indique que c’est bien son intention : dans les dernières versions en discussion de l’accord américano-ukrainien sur les matières premières, il n’y aurait aucun engagement des États-Unis de poursuivre l’aide à l’Ukraine.
Ce qui est regrettable, c’est que cette question – celle de la meilleure façon de renforcer la main de l’Ukraine – n’ait pas eu, dans les choix des Européens, la place prioritaire qu’elle aurait dû occuper, et qu’ils se soient concentrés sur cette autre question, qui apparaît chaque jour plus futile, comment influencer Trump ?
Au bout du compte, face aux choix imparfaits qui sont les leurs, les Européens devraient être guidés par deux objectifs :
Leur premier objectif doit être, dans l’immédiat, d’aider l’Ukraine autant qu’ils le peuvent. La meilleure façon de ne pas laisser à Poutine la victoire politique que lui promet Trump est encore d’accorder la priorité à l’aide à l’Ukraine sous toutes ses formes, afin de laisser à celle-ci la marge de négociation la plus large possible et, si les choses en venaient au pire, les moyens de refuser un accord en forme de capitulation.
À ce compte, les maigres ressources militaires des Européens seraient mieux employées à donner à Kiev les moyens de continuer à se défendre, qu’à contribuer à la mise en œuvre d’un processus de négociation lourdement favorable aux Russes.
Le second doit être d’augmenter de façon coordonnée leurs efforts de défense, non parce que les Américains les pressent de le faire, mais au contraire pour s’émanciper d’eux militairement autant qu’ils le pourront : c’est un programme d’indépendance stratégique vis-à-vis des Etats-Unis qu’ils devraient à présent définir.
La considération qui doit les guider dans la poursuite de ces deux objectifs est qu’ils ne doivent désormais faire aucune confiance à l’Amérique de Trump, complice de la Russie de Poutine dans la prédation, la célébration de la loi du plus fort et le mensonge. Ils n’ont aucune raison de retenir leurs critiques de Trump, et ne doivent s’engager avec lui, comme il le fait lui-même, que guidés par la nécessité et aussi peu que possible.
En même temps puisque cette Amérique a, par la voix de J.D. Vance, déclaré à l’Europe libérale une guerre idéologique et politique, nous ne devons pas hésiter à prendre à témoin l’autre Amérique, celle de la décence et de la raison, et nous engager avec elle dans la résistance à l’Amérique de Trump, celle de la folie et du déshonneur.
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